Dossier Écrits

Et les Écrits ont 50 ans !

Vivement les Écrits

 

 

Par : Elisa Alvarenga, Joseph Attié, Miquel Bassols, Guy Briole, Antonio Di Ciaccia, Cristina Drummond, Célio Garcia, Angelina Harari, Bernardino Horne, Gilson Iannini, Jeferson Machado Pinto, Ram Mandil, Laure Naveau, Pierre Naveau, Jean-Michel Rey et Marcus André Vieira.

 

Pour rendre hommage aux 50 ans de la publication des Écrits, de J. Lacan, Derivas Analíticas a invité des collègues de l’École Brésilienne de Psychanalyse (EBP-AMP) et des autres écoles de l’Association Mondiale de Psychanalyse (AMP), des psychanalystes et universitaires, à commenter l’impact de cette œuvre majeure de Lacan sur leur formation. En répondant aux questions ci-dessous, les auteurs nous ont offert des témoignages, de véritables perles, de leur relation à cette œuvre qui a laissé des traces indélébiles dans leur vie.

La version française des textes, une « première » de Derivas Analíticas − revue numérique de l’EBP-MG − a été effectuée par Yolanda Vilela et Márcia Bandeira.

1. Quel a été, d’après vous, l’impact des Écrits, de J. Lacan, au moment de leur parution, en 1966 ?

2. Aujourd’hui, 50 ans après leur publication, dans une époque d’un obscurantisme croissant, qu’elle est, selon vous, l’actualité des Écrits dans le “débat des lumières” ?

3. Selon Lacan, pour lire les Écrits il faut « y mettre du sien » ; quelle a été votre façon de lire cette œuvre ?

 

 

Elisa Alvarenga

Je pense que la publication des Écrits en 1966 a constitué non seulement une marque du Lacan structuraliste, pour lequel le texte La science et la vérité pourrait représenter un point de capiton, mais aussi qu’elle a frayé une voie pour le Lacan qui, encore dans les années 1960, a promu l’objet a au zénith social. Ce texte, qui reconnaît que “la psychanalyse est essentiellement ce qui réintroduit dans la considération scientifique le Nom-du-Père”,[1] est la sténographie de la leçon inaugurale du Séminaire L’objet de la psychanalyse, qui en présence de Michel Foucault indique comment Lacan ira au-delà du repas structuraliste. En 1967, Lacan proposera à son École la procédure de la passe, inaugurant ainsi une nouvelle ère au sein de la communauté analytique, ce qui entraînera la dissidence de plusieurs de ses disciples.

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Je crois que les Écrits sont des textes fondamentaux auxquels on reviendra toujours, puisqu’on y trouve les germes de plusieurs développements ultérieurs de Lacan, retrouvés dans son dernier enseignement. À titre d’exemple j’aimerais citer la phrase de Lacan qui se trouve dans D’une question préliminaire et qui évoque “un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet”.[2] Cette phrase pourra être reprise à partir de ce que apportera Lacan dans les années 1970, plus précisément dans Télévision, au sujet de la manie et de la mélancolie, pour réfléchir sur les psychoses ordinaires, introduites par Miller en 1998, et sur les variations de l’humeur, reprises par nos collègues de l’ECF en 2008. Les Écrits sont donc fondamentaux pour penser la clinique psychanalytique d’aujourd’hui.

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Ma façon de lire les Écrits a été accompagnée d’une immersion dans la langue française. Quand j’ai décidé d’étudier le français, pour pouvoir lire Lacan, j’ai commencé à le lire en français même en sachant que ma compréhension aussi bien du français que de Lacan serait d’abord précaire. Ma rencontre avec la psychanalyse lacanienne a eu lieu lors de mon internat en psychiatrie à l’Institut Raul Soares, où deux professeurs étaient des psychanalystes lacaniens, eux-mêmes fondateurs des deux institutions lacaniennes à Belo Horizonte. Cinq ans après j’ai commencé mon doctorat en psychanalyse à Paris. Bref, j’ai suivi des cours particuliers de français pendant quelques années et en même temps j’étudiais Lacan dans les premières institutions lacaniennes de Belo Horizonte, ensuite ça a été à l’Université de Paris 8 et à l’ECF. Comme nous savons qu’en psychanalyse notre lecture dépend du chemin parcouru dans l’analyse, je crois que ma lecture de Lacan n’a pu devenir effective qu’à partir de ma propre analyse, qui pendant des années a été faite en français. Je peux dire alors qu’il y a une proximité entre mon expérience d’incorporation de la langue française et de la psychanalyse d’orientation lacanienne, et une certaine réciprocité entre elles.

Elisa Alvarenga est psychanalyste à Belo Horizonte (Brésil) et AME de l’EBP-AMP. Elle a un doctorat en psychanalyse par l’Université de Paris 8.

 

 

Joseph Attié

 

Chère Yolanda Vilela,

Je suis tout à fait désolé, mon état de santé m’a empêché de me mobiliser pour répondre à vos trois questions. Ce que j’aurai bien aimé faire.

Quand je pense que c’est Lacan lui-même qui m’a annoncé, à la fin d’une de mes séances, qu’il préparait cette publication. Il était même sept heures du soir. J’ai été surpris et bien content qu’il ait pris la peine de me le dire.

Ceci n’est pas un témoignage de ma relation aux Écrits mais celui de mes relations à Lacan.

J’espère que vous allez avoir plein de témoignages. J’attends de lire tout cela avec un grand plaisir.

Bien amicalement à vous et avec encore toutes mes excuses.

Joseph Attié

Joseph Attié é psychanalyste à Paris. Il est AME de l’ECF, de l’EBP et de la NLS. Il est l’auteur notamment de Mallarmé le livre. Étude psychanalytique (Ed. du Losange, 2007) et Entre le Dit et l’Écrit. Psychanalyse et écriture poétique (Ed. Michèle, 2015).

[Nous tenons à remercier Joseph Attié pour avoir aimablement autorisé la publication de ce message]

 

 

Miquel Bassols

Es sabido que la publicación de los Écrits de Jacques Lacan significó un rápido éxito de ventas en las librerías francesas en aquel momento de gran ebullición intelectual. El propio Lacan lo recordaba con cierta sorpresa irónica diciendo que tuvo más suerte que Freud, cuya Interpretación de los sueños vendió muy pocos ejemplares en el momento de su publicación a principios del siglo XX. Y añadía: “mis libros son incluso demasiado leídos”. ¿Por qué demasiado? No era falsa modestia en alguien que sostenía a la vez que sus escritos estaban hechos para no ser leídos, al menos no como son leídos otros textos en el campo del saber académico y universitario. Los concebía de hecho como el producto irreciclable de su enseñanza oral, la de su Seminario, allí donde Lacan desarrolló semanalmente, pacientemente, su elaboración de la experiencia analítica durante treinta años. De modo que los “escritos” no eran los de alguien que se identifica como su autor sino los de alguien que se sabe efecto suyo, lector en primer lugar de aquello que los ha causado. Es lo que distingue radicalmente a estos Écrits de la gran producción escrita de otros “maîtres à penser” de aquella época. A diferencia de ellos, aquello que para Lacan es el motivo de sus escritos es la causa analítica, la propia relación del sujeto con el inconsciente, no la exposición de un saber ya sabido al modo académico, un saber referencial, como dirá un poco después, un saber teórico aplicable a la práctica desde el exterior. Es por eso que no hay modo de adentrarse en el texto de Lacan sin la elaboración del saber que él llama textual y que es el saber del texto del propio inconsciente, articulado según la lógica del significante y de la letra. Entonces, se entiende que Lacan mismo abra uno de esos escritos, La instancia de la letra en el inconsciente…, diciendo curiosamente que está “a medio camino entre lo escrito y el habla” y que por eso mismo ese texto no puede considerarse un escrito. Parece incomprensible, es como si inscribiera en la tapa de su Écrits: “Esto no es un escrito”. ¡Ya me dirá entonces cómo lo leemos! Pero dice también cómo leer el texto: “no debe dejar al lector otra salida que la de su entrada, que yo prefiero difícil”. Entonces se entiende perfectamente, a condición sin embargo de no haber querido comprender demasiado rápido. Este escrito de 1957, por ejemplo, no se entiende sin las claves de su Seminario sobre Las psicosis del año anterior. Jacques-Alain Miller nos dio muy pronto la lógica de este movimiento interno en la enseñanza de Lacan y el modo de descifrarla. Así, esos “escritos” son más bien restos, desechos depurados de una enseñanza oral que requiere de un trabajo constante para orientarse en ellos. Y es por eso que encargó a Jacques-Alain Miller el índice razonado que figura al final del volumen, instrumento que sigue siendo necesario. Es un mapa hecho − y sabemos por él que fue hecho en la urgencia − por el “al menos uno en leerme”. De modo que los escritos de Lacan, siguiendo su propia indicación, siguen siendo como las flores japonesas que deben ponerse a bañar en el agua de sus Seminarios para que se abran un poco, y siempre desde adentro, llamando desde su interior, como decía del propio lugar del saber del inconsciente. Su apreciación era que bastaban diez años de trabajo para que esa abertura se produjera de modo conveniente para el lector más abrumado. Mi impresión es que Lacan se quedó corto. Yo vuelvo una y otra vez a los Écrits, cuarenta años después de haberme encontrado por primera vez con ellos, y sigo abriendo pétalos que me habían pasado desapercibidos. ¡Son una mina que nunca defrauda!

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Decir que los Écrits de Lacan no dejan de estar nunca de actualidad es decir poco porque ellos mismos ponen en cuestión la actualidad a la que se refieren. De modo que es necesario poner esos escritos en acto, por decirlo así, es necesario ponerlos en práctica, hacer lo que dicen para alcanzar esa misma actualidad. Uno puede simplemente ahorrarse el trabajo de hacerlo y dejarlos pasar al depósito de la biblioteca para que sigan durmiendo, no fuera que nos conduzcan a la pesadilla de la historia, como decía Joyce, sin poder ya despertar de ella. Es lo que le ocurre por ejemplo a una parte de la intelectualidad, especialmente la española que dice estar ya de vuelta de Lacan. Pero es un estar de vuelta sin haber ido nunca, sin haber ido en realidad a la verdadera actualidad de la enseñanza de Lacan, la que sigue poniendo en acto los nudos del debate más contemporáneo. Por cierto, siempre me gusta subrayar este rasgo distintivo de los escritos de Lacan: hacen lo que dicen, ponen en acto aquello que quieren transmitir. Cuando Lacan quiere explicar la metáfora del síntoma, nos propone una metáfora, cuando quiere explicar la sutil topología del inconsciente, que sólo nos abre la puerta de su saber si llamamos “desde adentro”, Lacan escribe un texto cuya puerta sólo se abre “llamando desde el interior”. La actualidad de sus escritos es entonces la que le sepa dar el lector al seguir las consecuencias de ese acto. Las tiene siempre, es la constatación que hago cada vez que pongo a resonar en ellos cualquier tema de lo que llamamos, precisamente, “la actualidad”. Pero su pregunta se refiere sin duda al “debate de las luces” que la propia contratapa del libro de los Écrits evoca como el nudo en el que encuentran su razón de ser: el debate de la Ilustración, el debate que se abrió en el siglo XVII con el nacimiento de la ciencia moderna − aunque pareciera quedar así fechado”, añade ese texto de contratapa evocando el momento de la subversión del sujeto que el psicoanálisis introduce en el “comercio cultural”. Y es que estamos siempre en este debate, encore, siempre y una vez más, más allá de las fechas. Es también el debate en el que se encuentra hoy el psicoanálisis ante la ferocidad higienista y evaluadora del cientificismo actual. Lo estamos viendo, por ejemplo, en el campo de las políticas del autismo en Europa. Los Écrits, en efecto, se anunciaban en 1966 como punta lanza en el debate de las luces contra el oscurantismo de “la falsa evidencia”, convocando a los psicoanalistas a intervenir en él de manera decidida desde el lugar que ocupan. Ese oscurantismo de la falsa evidencia, que no parecía tan manifiesto en aquel momento, se ha extendido hoy en nombre de una supuesta ciencia. Cada página de los Écrits resulta desde esta perspectiva de una actualidad pasmosa para responder a las coyunturas clínicas y políticas de hoy. Algo así no envejece nunca: for ever young!

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Recuerdo muy bien mi primer encuentro con el texto de Lacan. Joven estudiante de primer curso de psicología, me topé con una cita suya en un libro crítico con la psicología académica que tildaba de “mito científico”. La cita es de su escrito de 1966, Posición del inconsciente, y la guardo subrayada en rojo: “La psicología es vehículo de ideales: la psique no representa en ella más que el padrinazgo que hace que se la califique de académica. El ideal es siervo de la sociedad.” Para alguien desencantado de las promesas y de los ideales de ese momento, angustia mediante, fue como agua de Mayo, y no precisamente de Mayo del 68. Me lanzó de inmediato a buscar aquella cita en la edición española de los Escritos, la de la editorial Siglo XXI, volumen que todavía se anunciaba con el título, tan coyuntural para el comercio cultural del momento como inexacto con respecto al discurso que Lacan sostenía, de “Lectura estructuralista de Freud”. El chaparrón fue desmedido. La primera lectura del texto generó en mí un torrente de preguntas que no sabían encauzarse. Produjo a la vez la certeza de que ahí había algo realmente interesante, algo que pedía ser leído con cuidado y que merecía la pena descifrar. Pero ¿cómo? El alud de referencias, las explícitas y las implícitas que podía encontrar por mí mismo, me llevaba a un estado que he calificado en algún momento de traumático. Un trauma de entusiasmo, diría ahora. Las contingencias ayudan: un amigo y colega me indicó que estaban por empezar en Barcelona unos grupos de estudio de lectura de Lacan impartidos por Oscar Masotta, sin duda el primer lector serio de Lacan en lengua española. Nos inscribimos de inmediato. Y el chaparrón se convirtió en tsunami. De ahí al diván había solo un paso, que fue para mí el paso necesario para empezar a medir las consecuencias de lo que iba descifrando del texto de Lacan. Un tiempo después, estas mismas consecuencias me llevaron a la práctica del psicoanálisis. Para mí, la práctica del psicoanálisis ha sido desde el principio una consecuencia del encuentro con el texto de Lacan, nunca a la inversa. No recurrí al texto de Lacan para organizar una práctica ya adquirida. Seguramente es por eso que no entiendo que se recurra a veces a ese texto y a la enseñanza de Lacan como un modo de justificar o de aderezar una práctica “psi” para otros fines, generalmente para barnizarla sin conexión alguna con la propia experiencia analítica. Creo que en este punto, siguiendo la lógica de esa enseñanza, es mejor no ceder ni un palmo. El precio suele ser alto para el propio practicante y finalmente resulta fatal para el futuro del psicoanálisis. Esta es la fuerza del texto de Lacan, con todas sus consecuencias en los registros clínico, epistémico y político que Jacques-Alain Miller ha sabido desentrañar. Hoy, para los miembros de las Escuelas de la AMP, aunque también para otros fuera de ella, el trabajo de transferencia con el texto de Lacan es inseparable del trabajo de enseñanza que sigue realizando Jacques-Alain Miller, quien lo ha sabido interrogar siempre de la mejor manera.

Miquel Bassols est psychanalyste à Barcelone (Espagne). Il est l'actuel Président de l'Association Mondiale de Psychanalyse (AMP). Il est également AME des écoles de l'AMP : l'ECF, l'ELP, l'EOL et la NLS.

 

 

Guy Briole

La parution des Écrits en 1966 vint combler un vide dans cette époque si brillante en publications de personnalités exceptionnelles telles que Claude Lévi Strauss, Roland Barthes, Paul Ricœur, Michel Foucault, Louis Althusser et d’autres. L’enseignement de Lacan est avant tout oral et il aura fallu, le fait est connu, l’insistance de François Wahl, qui travaillait aux éditions du Seuil et qui avait été son analysant, pour le convaincre. Néanmoins Lacan insiste dans Lituraterre, un texte écrit cinq ans plus tard, à dire qu’il ne s’était point, là, commis dans un frotti-frotta littéraire : “J’y suis comme auteur moins impliqué qu’on imagine, et mes Écrits, un titre plus ironique qu’on ne croit : quand il s’agit soit de rapports, fonction de Congrès, soit disons ‘lettres ouvertes’ où je fais question d’un pan de mon enseignement”.[3] Lacan souhaitait conserver son style bien qu’ayant l’idée que cela pourrait faire obstacle à la lecture des Écrits. Il n’en fut rien, les lecteurs nouveaux firent le succès immense et Lacan cessa d’être ce penseur sans œuvre, écrite.

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Lacan indiquait que ses Écrits étaient “impropres à la thèse, universitaire spécialement», qu’ils n’étaient pas à lire sans un désir qui pousse à y entrer. Bien plus, “il n’y a qu’à ce prendre ou bien à les laisser”.[4] Mais d’y entrer n’est pas sans conséquences et leur lecture est toujours plus d’actualité que ce soit par rapport à une pratique de la psychanalyse qui tend à se banaliser − et l’on trouvera à être enseigné par Intervention sur le transfert comme par La direction de la cure et les principes de son pouvoir − à l’alliance du discours de la science et du discours capitaliste qui prétendent réordonner le monde et réduire le parlêtre au silence − La science et la vérité est toujours riche d’un enseignement vif et pertinent − ou au déchainement de la violence dans un monde où prévaut un réel sans loiL’agressivité en psychanalyse, Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie, restent d’une cruelle actualité. Il faut lire et relire tous les textes des Écrits. Dans ce siècle, marqué par ce que nous identifions comme un grand désordre dans le réel, la psychanalyse doit trouver comment y inscrire son futur pour que chacun qui veut se tourner vers elle, la trouve comme interlocutrice. Une des voies c’est de poursuivre avec Lacan, l’hérétique.

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Je partirai d’une confidence autobiographique de Jacques Lacan, “Ces Écrits […] je pensais qu’ils n’étaient pas à lire.”[5] En lui donnant la dimension d’un défi, il tentait celui qui pouvait hésiter à ouvrir ce livre. La rencontre avec les Écrits peut tenter le désir, par exemple, d’entreprendre une analyse ; passer des écrits à la parole. Ce fut, en effet mon cas et j’en ai rendu compte dans un article paru dans la revue La Cause freudienne.[6] Je reprends ici une partie de cet article : “Jeune médecin, récemment diplômé en pathologie tropicale, j’étais parti au Tchad, au pays des Saras et des Ngambayes, pour exercer comme médecin des grandes endémies. Du romantisme des belles aventures du médecin sous les tropiques à la rencontre avec le réel de cette terre d’Afrique, l’écart se marque d’un dessillement qu’il vaut mieux précoce, avant que ce réel ne vous prenne par surprise. L’Afrique laisse sa marque dans les pensées et, parfois aussi, dans les corps. À partir de l’amour qu’on lui porte, elle dicte sa loi et s’aliène ceux qui l’aiment ; elle a ses exigences. Cela pour dire qu’elle peut vouloir votre peau et que j’aurais bien pu la lui céder. C’est dans ce contexte que, pour la première fois, j’ai entendu parler de Lacan. ‘

Connaissez-vous Lacan ?’, la question me surprit. Je lisais à cette époque, pêle-mêle, un précis de pathologie tropicale, Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss, La mort Sara, de Robert Jaulin. Celle qui m’interpellait ainsi était un médecin, analysante de Lacan, venue temporairement nous aider. Elle me donna ses Écrits. C’était en 1972 et j’avais emporté avec moi, dans ce Tchad lointain, L’anti-Œdipe, de Deleuze et Guattari, qui venait de paraître. La réorientation fut radicale, je me séparais de L’anti-œdipe et gardais les Écrits que je n’ai plus lâchés. Je rencontrais Lacan, trois ans plus tard, dès mon arrivée à Paris” Les Écrits restent mon actualité et ils m’éclairent toujours de celle de ce siècle.

Guy Briole est psychanalyste à Paris. Il est AME de l'ECF et membre de l'ELP-AMP.

 

Antonio Di Ciaccia

En 1966 j’étais à Rome. Je préparais ma thèse en théologie qui portait sur des questions concernant la Trinité et la lecture qu’en faisait Carl Gustav Jung. Un jeune de la noblesse romaine, un dandy in pectore, au courant de mes études, me fît cadeau de tous les volumes jungiens qu’il avait, en me disant : “Antonio, maintenant il ne me faut qu’un seul livre de psychanalyse : les Écrits de Jacques Lacan”. J’ignore si depuis lors ce jeune s’est effectivement plongé dans le livre de Lacan, dont à cette occasion j’entendais le nom pour la première fois. En ce qui me concerne, le nom de Lacan prît une résonance assourdissante lorsque, trois ans après, je me suis trouvé à l’Université Catholique de Louvain. A Louvain, à la Faculté de Psychologie et à l’Institut Supérieur de Philosophie, où je continuais mes études, Lacan était sur la bouche de tous. Tout le monde avait les Écrits, et certains professeurs s’y référaient constamment. J’ai encore les notes du commentaire, ligne par ligne, de Fonction et champ de la parole e du langage en psychanalyse, que le philosophe Alphonse De Waelhens avait fait à son cours.

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Alors qu’à l’époque le volume des Écrits, tout seul, obligeait à un revirement de la pensée, actuellement, il lui faut le complément qu’est l’autre volume : les Autres écrits. Si une partie de ce deuxième livre ne fait qu’appuyer des positions déjà connues, une autre partie, prépondérante, est nécessaire pour comprendre la trajectoire de l’enseignement de Lacan. Le “débat des lumières” ne s’achève pas sur les Écrits. Ils sont construits d’une façon telle que le lecteur est invité à procéder, même s’il va bientôt se rendre compte qu’il est entré dans un entonnoir, dont il est impossible de rebrousser chemin. Exactement pour la raison que Lacan y a mis des piquets qui se lisent avec un vers dantesque : “Lasciate ogni speranza voi che entrate”. Evidemment, pour s’en apercevoir, il faut y entrer. Et lire les Autres écrits.

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Il faut y entrer − et y mettre du sien, comme dit Lacan. Je crois que chacun qui s’y est attaché, s’est retrouvé être sur les dents. J’avoue que je me suis entendu jurer mes grands dieux d’une manière peu convenable. Je me disais : Pourquoi ne dit-il pas ce qu’il veut dire d’une façon claire. Il m’a fallu longtemps pour que je comprenne que c’était exactement ce qu’il faisait.

Lacan était profondément honnête : chaque fois, il est là où il est. Chaque texte écrit, décrit là où il est. Dans l’écrit suivant, il décrit là où il est. Pourtant avec une particularité : Lacan n’explique pas le passage de là où il était à là où il est. Passage qui – je me réfère ici à une affirmation de Jacques-Alain Miller – n’est pas apparent, mais latent. Mais qui est parfaitement clair et logique, lorsqu’on l’a reconnu. Bien que, sans Jacques-Alain Miller, Lacan risquait de rester latent pour l’éternité. Je me suis souvent dit que Lacan devait aimer non seulement les histoires d’Edgar Allan Poe, mais en général les romans policiers, parce que surtout dans les séminaires il se travestit en détective à la recherche de l’objet freudien.

Antonio Di Ciaccia est psychanalyste à Rome. Il est AME de la Scuola Lacaniana di Psicoanalisi del Campo Freudiano (SLP), en Italie, et de l’École de la Cause Freudienne (ECF), en France. Antonio Di Ciaccia est responsable de l’édition italienne des Autres écrits (Altri scritti), de J. Lacan, publié aux Editions Einaudi.

 

Cristina Drummond

La publication des Écrits a été l’occasion d’ouvrir l’enseignement de Lacan à de multiples lecteurs. Elle arrive dans un moment politique important, car l’excommunion de Lacan de l’IPA venait d’avoir lieu. Nous savons que beaucoup de textes qui composent ce recueil sont issus des séminaires qui développaient les principales thèses discutées par Lacan dans ses cours. Son enseignement oral, même s’il n’était pas inscrit dans le cadre universitaire, était quand même en dialogue avec d’autres penseurs et domaines du savoir. Lacan soutenait son séminaire il y avait déjà quelques années, et beaucoup d’intellectuels allaient l’écouter. Il avait déjà aussi publié quelques textes dans des revues et dans l’Encyclopédie, dirigée par Henri Ey. Je pense que la publication des Écrits a donné au travail de Lacan la dimension d’une Œuvre, d’une pensée singulière qui l’a inséré de façon plus vaste dans un dialogue avec la philosophie, surtout avec le courant structuraliste, avec la linguistique, l’anthropologie et principalement avec les psychanalystes. Cette publication a aussi permis que la relecture de Freud par Lacan – et sa formulation fondamentale selon laquelle l’inconscient découlerait du signifiant – devienne source de lecture et de travail pour que la psychanalyse soit refondée à partir d’une logique capable de la repenser et former des analystes. Le désir de Lacan d’élucider la psychanalyse et sa spécificité est ce qui l’a toujours guidé dans ses élaborations et dans sa lutte pour la cause analytique. Ce parcours l’a amené à fonder une école d’analystes orientés par ses idées. Les Écrits sont à la base de l’École de Lacan et marquent l’orientation de la formation des analystes qui l’ont suivi et qui se trouve à l’origine de l’EBP. Je pense donc que les Écrits recèlent ce que nous appelons “le premier enseignement de Lacan» et fonde une pratique qui lui est attachée. La Lettre volée est le texte extime qui organise l’ensemble des textes du recueil. La thèse centrale de ces écrits tourne autour de la lecture de l’inconscient freudien à partir de l’introduction des concepts importés da la linguistique saussurienne appliqués à la psychanalyse : signifiant, métaphore et métonymie, différence. Dans cet article, il est possible de situer le sujet envisagé par la psychanalyse en tant que sujet de l’inconscient structuré comme un langage, celui qu’un signifiant représente pour un autre signifiant et dont la parole est fondamentale. La fonction de la parole et le symbolique sont fondamentaux dans le travail de déchiffrage de l’inconscient. Ces propositions de Lacan lui ont permis de refonder la psychanalyse qui s’éloignait de la pensée de Freud, et de la faire revivre chez les analystes.

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Dans son Séminaire de 1964, Livre 11, au moment où la publication des Écrits se préparait, Lacan se demandait si les textes de ce recueil avaient perdu de leur actualité. Il n’y croyait pas parce que les questions qu’il soulevait dans ces écrits étaient aussi celles travaillées dans les séminaires, questions qui tournaient autour d’une question majeure : Qu’est-ce que la psychanalyse ? Que fonde-t-elle en tant que pratique ? À l’époque de ce séminaire Lacan répondait autrement à cette question, car il se trouvait en dehors de l’IPA. De quoi voulait-il parler à ce moment-là ? Des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse qui fondaient la théorie et la pratique de la psychanalyse. Les textes de Lacan sont fondamentaux dans le “débat des lumières” mais aussi dans l’orientation d’une pratique. Pouvons-nous dire que dans la contemporanéité la bataille de l’orientation lacanienne est-elle gagnée ? Pas du tout. Nous voyons tous les jours la valeur de la psychanalyse être mise en question en tant que pratique dans le monde actuel. Les Écrits, les Autres écrits et les Séminaires sont essentiels pour faire exister le discours analytique ; ils sont à la fois des outils de lecture et un moyen d’intervention dans le social.

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Les Écrits sont faits pour être lus et relus. À chaque fois que je les parcours je suis surprise par une phrase, par un aphorisme, par une écriture succincte et énigmatique de Lacan, qui sait dire tellement avec si peu et nous confondre par ses équivoques. Au début, nous n’avions qu’une partie des écrits traduite en portugais par les éditions “Perspectiva”, qui présentait bien sûr des problèmes de traduction. C’était une édition qui privilégiait les linguistes, les gens des Lettres qui se sont intéressés d’emblée aux thèses de Lacan. Nous, les étudiants qui étions intéressés par son enseignement, nous nous sommes tournés vers le Département de Philosophie de l’Universidade Federal de Minas Gerais où certains professeurs avaient étudié en France, comme par exemple, Célio Garcia et José de Anchieta; ils nous ont introduits dans l’œuvre de Merleau-Ponty et nous ont aidés à travailler les questions soulevées par Lacan concernant l’œil et le regard; Hugo César, qui avait étudié avec De Waelhens nous a aidé à lire D’une question préliminaire. Un peu plus tard, nous avons pu consulter l’édition espagnole des éditions Siglo XXI ; quant à la traduction portugaise, nous ne l’avons eue qu’en 1998, par les éditions Zahar. Nous avons aussi travaillé avec nos collègues de l’ECF qui venaient donner des séminaires au Brésil, dont la plupart étaient consacrés à la lecture des textes des Écrits : Joseph Attié, Serge Cottet, Jacques Adam, par exemple. Les références de Lacan dans les Écrits sont nombreuses et nous avons dû trouver les moyens d’élucider ses mots. Ce travail de lecture est devenu de plus en plus possible à partir de la fondation de l’EBP, quand nous avons pu compter sur le travail de Jacques-Alain Miller, qui a aidé à établir plusieurs séminaires de Lacan, que nous lisions à l’époque dans des versions sténographiées. Il faut dire aussi que les séminaires d’orientation lacanienne nous ont aidés à parcourir l’enseignement de Lacan. Je me suis toujours demandé quelle était la différence entre les Séminaires et les Écrits. Je crois que si les Écrits sont difficiles à lire c’est parce que Lacan misait justement sur le travail des analystes pour y faire apparaître leur énonciation ; il considérait les Écrits impropres aux thèses universitaires, car ce genre de travail perdrait de son énonciation. C’est ainsi qu’il termine son commentaire sur la première thèse publiée sur les Écrits : “Ils intéresseront à transmettre littéralement ce que j’ai dit : tels que l’ambre gardant la mouche, pour ne rien savoir de son vol”.[7] “Y mettre du sien” équivaut à un effort de lecture et de commentaire ; c’est à cela que Lacan invite tous les analystes de son école. Le discours analytique n’existe que dans la mesure où il crée des liens. À mon avis, pouvoir compter sur l’école de Lacan est une chance et une possibilité de rendre toujours vivante ma relation à la cause analytique.

Cristina Drummond est psychanalyste à Belo Horizonte (Brésil). Elle est AME de l’EBP-AMP.

 

Célio Garcia

Pour aller à Saint-Anne suivre les séminaires de Lacan, on quittait le Quartier Latin, ce qui était un événement en soi. Il y avait à peu près 40 personnes dans la salle de l’Hôpital Saint-Anne. Plus tard, dans les années 1970, il y avait 400 personnes dans la salle de la Faculté de Droit, où Lacan tenait alors ses séminaires. Quand le séminaire avait lieu encore à Saint-Anne, les premiers rangs étaient occupés par les plus âgés, ceux qui faisaient partie du groupe du Dr. Lacan et qui étaient également médecins des hôpitaux.

Le bulletin du GEPUP, qui publiait les séminaires, appartenait au Groupe d’Études de Psychologie de l’Université de Paris. À chaque gestion une équipe s’occupait de le gérer et de le faire fonctionner. Le bulletin se maintenait grâce à son directeur, Dimitri Voutsinas, un grec qui avait soutenu une thèse sur Malebranche. Il y avait beaucoup de proximité entre les cours, surtout avec la philosophie. Parmi mes professeurs, les médecins étaient les plus prestigieux – il n’était pas nécessaire d’exercer la médecine, car ce qui comptait était la formation scientifique. Après la médecine venait la philosophie.

Nos professeurs étaient : Daniel Lagache (l’un des rares à arriver à la Sorbonne en voiture, qu’il garait dans la cour) ; Jean Piaget (qui venait en vélo) ; Cousinet (le plus âgé de tous, qui portait des guêtres pendant ses cours) ; Favez-Boutonier ; Laget (le physiologiste qui était venu au Brésil) ; Pichot (médecin à Saint-Anne, dans le service du Professeur Delay, qui accueillait aussi le Dr. Lacan).

Nous suivions quelques cours en parallèle, comme celui de Minkowski. Moi, j’étais l’un des rares étrangers. Nous vivions en bande, même pendant les vacances. Les filles vivaient dans des studios, comme nous, d’ailleurs. On mangeait au restaurant universitaire de Mabillon. On lisait des journaux comme L’Observateur et L’Humanité. On militait dans le Mouvement de la Paix (pour être le plus proche possible du Parti Communiste, selon la proposition de Sartre). Nous étions chrétiens de formation et marxistes, c’était notre position intellectuelle et politique. De temps en temps, on sursautait. Un jour, quelques collègues ont été invités à partir en Algérie ; l’un d’eux en est revenu un peu “fou”.

Nous prenions la copie des notes du séminaire de Lacan auprès de Pontalis, pour les publier ensuite dans le bulletin du GEPUP. Les notes n’étaient pas du tout révisées par Lacan. Il semble qu’il s’intéressait peu aux publications, qu’il appelait des “poubellications”, un jeu avec le mot poubelle. On raconte que lorsqu’il a voulu rassembler les textes qui allaient composer le volume des Écrits il n’a pas trouvé dans ses archives l’un de ses écrits, précisément l’article sur Le stade du miroir. Il n’y avait rien à faire ! Cet écrit était perdu ou n’avait pas été retrouvé. Un autre article n’a été retrouvé qu’à la dernière minute. Je peux bien imaginer la quantité de choses qui se trouvaient dans son bureau : des papiers, des notes, des projets, des livres, des annotations en marge des livres dûment encadrées ou désassemblées pour être ensuite recomposées avec d’autres ponctuations.

Tout cela me rappelle un souvenir. Je me trouvais un jour dans la rue Claude Bernard à attendre un séminaire lorsque j’ai vu le Dr. Lacan qui cherchait quelque chose dans un tas de papiers et de revues empilés dans un coin de la salle. Je me suis approché et lui ai demandé ce qu’il cherchait, et s’il avait besoin d’aide. Nous étions déjà dans les années 1970. Il m’a alors répondu : “le bottin”. Comme l’annuaire téléphonique n’était pas loin, ça n’a pas été difficile de le retrouver, il était à peine recouvert par des revues.

À cette époque déjà je me demandais comment serait le cabinet du Dr. Lacan. J’étais encore étudiant quand je me suis rendu compte que beaucoup se posaient la même question : comment pouvait-il nous surprendre par une telle érudition et des lectures si diversifiées pendant ses séminaires, dédiant ses efforts à suivre les publications dans les champs connexes ou à découvrir de nouvelles interfaces ? Comme dit Lacan dans Fonction et champ de la parole et du langage : “Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque”.[8] Ça vaut la peine de sortir un peu de ses frontières régionales ou régionalisées.

Je tiens spécialement à cœur la conférence sur la cybernétique, proférée em 1955 et insérée dans le volume II de son Séminaire Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. Les grammaires génératives de Chomsky avaient été formulées peu de temps avant, mais elles ne sont devenues publiques qu’en 1957. Lacan ne trouvait pas toujours d’écho auprès de son public à cette époque-là. Je le sais pour l’avoir constaté moi-même.

En plus des séminaires publiés dans le Bulletin du GEPUP, nous achetions, quand notre budget le permettait, la revue La Psychanalyse, éditée par la première institution lacanienne, la Société Française de Psychanalyse, que j’ai intégrée après avoir été interviewé par Mme. Favez-Boutonier et Daniel Lagache, chargés alors des admissions. Dans les numéros de la revue on pouvait retrouver le programme de la Société et des articles de ses membres.

On véhiculait l’idée que la formation analytique était une aventure, ou comme l’a dit un jour Jacques-Alain Miller, ‘la formation n’a pas de solution’. C’est ce que voulait dire Lacan quand il affirmait qu’il n’existait pas de formation de l’analyste, mais seulement formation de l’inconscient. De toute façon, la formation que l’on recherchait était celle que l’on retrouvait dans les séminaires, dans les cours indiqués par le Dr. Lacan (mathématiques, avec Guilbaud ; antiphilosophie, selon la lecture pratiquée par Lacan ; logique, linguistique saussurienne) et dans nos propres analyses personnelles, où il n’y avait aucune préférence pour l’analyse dite “Didactique”.

Célio Garcia est psychanalyste à Belo Horizonte (Brésil) et AME de l’EBP-AMP. Il est professeur retraité de la Faculté de Philosophie et Sciences Humaines (FAFICH) de l’Université Fédérale de Minas Gerais (UFMG) et membre de l’Institut Brésilien du Droit de la Famille. Parmi ses publications nous soulignons : Psicologia jurídica. Operadores do simbólico (Del Rey, 2004). Nous remercions Célio Garcia et Andrea Gontijo d’avoir gentiment autorisé la publication du fragment ci-dessus.

 

 

Angelina Harari

Il est important d’évoquer le contexte historique de la psychanalyse française à l’époque de la parution de ce recueil. Jacques Lacan a fondé, en 1964, une École de Psychanalyse qui portait le nom de Freud : l’École Freudienne de Paris, qui n’appartenait pas à la Société de Psychanalyse, l’Internationale créé par Freud. Ce recueil a marqué son époque au sein de la politique institutionnelle dans la mesure où il est venu baliser un mouvement constitué par des ex-psychanalystes de l’International Psychoanalytical Association (l’IPA) et ayant à leur tête Lacan. Peu à peu, ce mouvement dirigé par des psychanalystes français a gagné de la force et est devenu une référence pour les élèves et les analysants de Jacques Lacan orientés par ce recueil. Nous ne devons pas oublier l’importante contribution de Jacques-Alain Miller aussi bien au moment de la parution des Écrits, en 1966, que lors de l’établissement des textes des séminaires de Jacques Lacan, soit ses cours donnés entre 1953 et 1980, dont le premier volume est le Livre XI: les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, publié en 1973. Ce livre correspond au cours donné par Lacan en 1964, en plein milieu du scandale connu comme l’excommunion de Lacan de l’IPA, qu’il a préféré appeler “l’excommunication” et qu’il évoque tout au début du livre. Le Livre XI a précédé de quelques mois la fondation de l’École Freudienne de Paris, dont la déclaration initiale contient la célèbre phrase : “Je fonde – aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause analytique” […].[9] Je ne m’en tiens pas au contexte historique et politique de la France, j’essaie simplement de signaler que l’École de Psychanalyse a précédé de deux ans le mouvement initié par des étudiants français connu comme “Mai 68”.

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On constate l’actualité des Écrits dans l’usage même que les psychanalystes en font dans la contemporanéité. Il n’y a pas de production psychanalytique qui ne s’en serve pas, que ce soit par la citation directe ou par la citation de la citation. Également importante pour garder l’actualité des Écrits a été la publication des Autres écrits par Jacques-Alain Miller : un hommage fait à Lacan à l’occasion des 30 ans de son décès. Ce nouveau recueil ajoute des articles qui élargissent le projet de Lacan, et nous apprennent que “la jouissance elle aussi relève du signifiant, mais à son joint avec le vivant”.[10] En ce qui concerne le “débat des lumières”, le dernier texte des Écrits (“La science et la vérité”) affirme, à mon avis, la relation impossible marquée par l’abolition du sujet par la science. Ce texte resitue la place de l’individuel que l’on avait perdu de vue au moment de l’émergence de l’ère des masses.

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Mon contact initial avec les Écrits s’est fait à travers l’édition française, car l’édition brésilienne n’a vu le jour qu’en 1998. J’ai lu quelques articles de ce recueil mais je me suis concentrée sur La Direction de la cure et les principes de son pouvoir [11] et D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose.[12] J’ai lu ces deux textes exhaustivement, car ils constituaient, chacun à son tour, le thème d’une activité clinique de la Clínica Freudiana, groupe lié, dans les années 1980, au Champ freudien à Salvador de Bahia. Le premier, La direction de la cure, m’a aidé à écrire deux travaux, l’un individuel et l’autre collectif, présentés lors du I Encontro Brasileiro do Campo Freudiano, qui a eu lieu à Curitiba, en 1997. Quant à “y mettre du sien”, cela m’est arrivée quand j’ai décidé d’assumer le projet de l’édition brésilienne de ce livre, car nous étions très en retard par rapport à la publication originale, de 1966. La fonction que j’exerce comme assistante brésilienne des directeurs de la Collection Campo Freudiano no Brasil, Judith et Jacques-Alain Miller, dans les éditions Zahar, a été définie lors d’un accord scellé entre eux et l’éditeur Jorge Zahar. Ce projet commencerait par la publication des Écrits. La rencontre qui a donc confirmé cet accord a eu lieu à Rio lors da fondation par l’AMP de l’EBP, en 1997. En plus d’être la responsable brésilienne de la collection, j’ai assuré sa révision technique auprès d’un collègue de l’EBP.

Angelina Harari est psychanalyste à São Paulo (Brésil) et AME de l’EBP-AMP. Le rôle joué par Angelina quant à la publication des Écrits de Jacques Lacan au Brésil a été fondamental, car elle est responsable du projet de l’édition brésilienne de ce volume et co-responsable de sa révision technique. Angelina Harari est aussi l’assistante brésilienne des directeurs de la Collection Campo Freudiano no Brasil, aux éditions Jorge Zahar.

 

Bernardino Horne

En 1966 je ne lisais pas Lacan. À la rigueur, Lacan n’existait pas pour moi ni pour mes collègues de l’IPA, à l’Asociación Psicoanalítica Argentina. Le vice-président pour l’Amérique Latine m’a dit à son retour de la réunion dite de l’excommunion de Lacan; “c’est un psychotique qui reçoit ses patients en robe de chambre et dit que dix minutes avec lui valent mieux que cinquante minutes avec n’importe lequel d’entre nous”. J’ai commencé à lire les Écrits par La direction de la cure et les principes de son pouvoir,[13] texte qui donne au désir de l’analyste une importance majeure.

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L’idée de Lacan selon laquelle pour lire les Écrits “il faut y mettre du sien” anticipe le nom “parlêtre” qu’il donnera plus tard à l’inconscient. Dans les premières pages des Écrits, La direction de la cure, Lacan dit que “l’analyste guérit moins par ce qu’il dit et fait que par ce qu’il est”.[14] J’avais toujours pensé comme ça, et j’ai bien accusé le coup lorsque Lacan a ajouté ; “mais qui aurait la cruauté d’interroger celui qui ploie sous le faix de sa valise, quand son port clairement donne à penser qu’elle est pleine de briques ?”[15] Briques ? L’impact m’a amené à reprendre mon analyse. Ça a été un coup dur. Une rectification subjective. Une implication dans la jouissance qui consistait à rester en position de pouvoir par héritage des dieux, une conviction fantasmatique des postfreudiens, un mensonge fantasmatique qui voilait l’impuissance. Lacan balaye avec cruauté la conviction, car l’on sait que le détachement du narcissisme est toujours douloureux. Ma question lors du premier entretien a été : pourquoi des briques ?

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Ma lecture de La direction de la cure a été accompagnée de l’étude du Séminaire I, qui est centré sur la théorie de la clinique et qui m’a révélé l’existence du transfert symbolique dans le cas clinique magnifique, qu’est pour Lacan, l’oubli du nom de “Signorelli” par Freud et le fait que la mort est l’ultime Réel. Par la conception de fin d’analyse présente dans ce séminaire, et qui culmine avec le distique d’Angelus Silesius, Lacan indique quelque chose qui se trouve aussi dans La direction de la cure. La politique de la cure est de parvenir à ce que soit présent ce qui est de l’être lui-même, et cela arrive comme une sorte de revirement, comme un pas de menuet. En un instant. Quelque chose de l’ordre de l’Un. Lacan fera tout un parcours pour atteindre la jouissance obscure du sinthome, et dans la passe, l’identification avec lui. Actuellement, à la direction de la Section Bahia de l’EBP, je soutiens avec enthousiasme l’inauguration des ateliers de lecture des écrits de Lacan, de Freud et de Jacques-Alain Miller par le biais de la Bibliothèque de la Section.

Bernardino Horne est psychanalyste à Salvador (Brésil). Il est AME de l’EBP-AMP.

 

Gilson Iannini

Le volume des Écrits avait tout pour être, excusez-moi le jeu de mots, un worst seller... Un livre volumineux, de 900 pages, beaucoup d’entre elles à la limite de l’intelligibilité. Un livre d’une certaine façon pour initiés, et pas pour des débutants. Le contraire d’un Manuel de Psychanalyse ou de Conférences introductoires. Cependant, il est devenu un succès de vente. Ce n’est pas facile de comprendre ce phénomène. De toute façon, la rencontre de Jacques Lacan avec son éditeur, François Wahl, est décisive. Wahl avait terminé son analyse avec Lacan en 1961, mais il avait continué à fréquenter son Séminaire. Rappelons-nous qu’à 65 ans Lacan était un psychanalyste célèbre et qu’à ce moment-là ses séminaires étaient déjà assez connus. Mais son enseignement était essentiellement oral. Les articles publiés étaient éparpillés dans les revues et les annales des congrès pas toujours d’accès facile. En plus, nous ne pouvons pas oublier le contexte : 1966 a été une année exceptionnelle. Michel Foucault publiait Les mots et les choses ; Lévi-Strauss le second volume de sa tétralogie Mythologiques, intitulé Du miel aux cendres, deux ans après avoir publié Le cru et le cuit ; Louis Althusser publiait Pour Marx et Lire le Capital ; Benveniste, le premier volume de Problèmes de linguistique générale ; Roland Barthes, Critique et Vérité ; et Todorov, Théorie de la littérature. Peu de temps après, Gilles Deleuze publiera Différence et Répétition. Nous sommes à la veille de 1968. Un moment comme celui-là, n’arrive pas tout le temps. Dans son livre récemment publié, L’aventure de la philosophie française, Badiou compare l’inventivité, l’ampleur et la nouveauté de la philosophie contemporaine à deux autres moments importants de l’histoire de la pensée : le moment de la philosophie grecque classique, avec Platon et Aristote, et le moment de l’idéalisme allemand, de Kant à Hegel. Certainement que 1966 a été l’année décisive de cette aventure. Les Écrits, de Lacan, sont une des principales lanternes à avoir illuminé les sentiers de cette aventure. La publication des Écrits est une fête pour la psychanalyse, en même temps que c’est un requiem d’une psychanalyse moribonde, fondée sur l’identification à l’ego fort de l’analyste et ses pratiques standardisées. Mais pas seulement ça. La publication des Écrits est un événement, non seulement pour la psychanalyse, mais aussi pour la pensée moderne. Un écrit c’est quelque chose qui laisse une marque, qui fraye un sentier, qui creuse un sillon, qui imprime. L’impact des Écrits consiste justement à cela, à laisser une marque, quelques pistes, quelques empreintes par où le psychanalyste, mais pas seulement lui, peut s’aventurer sur le chemin de l’inconscient et du réel.

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Il faut que je dise que je me suis toujours méfié de la rhétorique de la crise. J’ai toujours pensé que “crise” est un nom contingent que nous donnons au malaise qui est structurel. Aujourd’hui, cependant, je me méfie de ma méfiance. “Crise” c’est quand le malaise s’approfondit, ou bien quand la fine couche de vernis qu’est la civilisation commence à se détacher, comme dans les murs où il y a une fuite d’eau et que nous parvenons à retirer avec des ongles mal coupées. Nous vivons un moment comme ça : la haine et la peur se sont transformées en affects centraux de l’expérience sociale et subjective contemporaine, non seulement au Brésil, mais dans plusieurs régions du globe. En grande partie, conçues médiatiquement et gérées politiquement, la haine et la peur ont commencé à circuler dans le discours, avec une certaine précarité de l’intelligence et une allergie à la pensée critique, comme on le voit dans le pseudo-débat des hérauts de la neutralité par rapport à ce qui ne peut pas être neutre, promu par ceux qui souhaitent une subjectivité “sans parti”, une rue sans fissures. Mettre quelque chose de soi-même, c’est prendre parti, pas de l’un ou de l’autre parti politique, mais une position subjective face aux impasses. Quand Lacan invoque les Lumières, quand il se pose lui-même comme héritier du débat des Lumières, il ajoute quand même : “quand j’invoque alors les Lumières, c’est pour démontrer où elles font trou”. Oui, les Écrits sont obscurs. Mais, la lumière naît d’un point opaque. Dans ce sens, les Écrits sont un phare et pas un miroir. Lacan construit des obstacles à la reconnaissance imaginaire du lecteur. Sur ce seuil, dans ce chemin de traverse ténu entre la lumière et ce qu’elle cache, ce que les Écrits exigent de nous, c’est le courage. Ce courage auquel Guimarães Rosa se réfère, courage de “rester allègre en plus, au milieu de l’allégresse, et encore plus allègre au milieu de la tristesse”. De bouger dans la pénombre de ce qui n’est pas si clair, dans la clarté de ce que la lumière cache, aussi bien par sa faiblesse que par son éclat trop intense.

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Cette provocation de Lacan, dans le texte de l’Ouverture, dans le préambule, est l’une des préfaces rédigées pour les Écrits, un peu à la manière de Guimarães Rosa qui écrit et distribue quatre préfaces dans son Tutameia. Les Écrits de Lacan contiennent aussi de petites préfaces distribuées tout au long des sections du livre. La première fonctionne comme une espèce de Discours de la Méthode, mais la réflexion sur le style remplace la réflexion sur la méthode, typique des manuels et des compilations académiques. Comprendre cette provocation, cette invitation, suppose comprendre comment Lacan perçoit la place du style. Le style n’est pas l’homme. Cette inversion de l’aphorisme de Bouffon est capitale. Afin de pouvoir délimiter quelque chose sur le style il faut essayer de découvrir la fonction de l’objet cause du désir dans la constitution du sujet. Mais précisément il faut chercher les effets de la chute de l’objet : “ça tombe”. Avant d’inviter le lecteur à mettre du sien, Lacan résume son travail. Schématiquement : (i) le style n’est pas l’homme ; (ii) ce qui définit le style, c’est la chute de l’objet ; (iii) la chute de l’objet est cause du désir ; (iv) le sujet s’éclipse dans son désir ; (v) l’objet fonctionne comme support du sujet entre vérité et savoir. Dans ce sens, si le style est l’objet, le style fonctionne comme support du sujet entre vérité et savoir. Vérité et savoir peuvent se croiser dans le style, de la même façon que le savoir peut, dans le discours de l’analyste, occuper la place de la vérité. Le style peut être vu alors comme un mouvement propre au concept, ou plutôt un mouvement du signifiant vers le réel de lalangue. Le style montre ce qui ne se laisse pas dire. La réhabilitation du style dans le discours théorique dérive d’une exigence langagière, mais aussi éthique. Il ne s’agit pas ici du beau discours, ornementé, dédié à bien employer les figures de la rhétorique. Il s’agit au contraire d’un discours qui préfère la rigueur à la communicabilité, d’un dire qui montre ce qui ne peut pas être démontré ; d’un écrit qui ne cache pas le déphasage entre l’univocité du concept et l’équivocité du langage. Un écrit qui bloque la projection imaginaire du lecteur, qui empêche la reconnaissance narcissique. Le style imposé par les Écrits prétend amener le lecteur “à mettre du sien”. Comment comprendre cela ? Quand Aristote a reconnu l’enthymème comme la forme logique la plus propice à des fins rhétoriques, c’est parce que la lacune enthymématique, nous enseigne Arthur Danto, “seulement exemplifie les ellipses que la rhétorique exploite”.[16] Un enthymème est un raisonnement qui occulte l’une de ses prémisses, qui cache un pas essentiel. Plus ou moins ce que le magicien illusionniste fait : il cache l’une des connexions logiques, ce qui brouille notre compréhension. Nous utilisons l’enthymème intuitivement plusieurs fois par semaine. Certaines femmes sont particulièrement douées pour cet art enthymématique. Dans ce sens, la rhétorique est une espèce de psychologie des passions. L’usage de l’enthymème se base sur la prémisse selon laquelle le lecteur complétera la lacune par lui-même. Le résultat, presque inévitable, c’est que devant un raisonnement lacunaire nous sommes obligés de le compléter, de faire le pont et donc nous convaincre par nous-mêmes. L’enchaînement d’enthymèmes dans une argumentation lacunaire plus rigoureuse force la recherche des chaînons manquants du syllogisme, convoque le sujet à remplir la lacune, l’incite à l’action. Il inclut donc la dimension de l’acte dans le discours. Le style des Écrits de Lacan est comme ça. Impossible de le lire passivement, sans être pris (ou catapulté). Néanmoins, la communication n’est pas toujours réussie, c’est plutôt le contraire, surtout quand nous ne sommes pas dans cette zone d’indifférence esthétique entre le plaisir et le déplaisir dont nous parle Freud quand il aborde la zone de confort de la conscience... L’effet de style est donc l’inclusion forcé du lecteur. C’est exactement quand la communication échoue que quelque chose de la vérité du sujet peut surgir. En complétant le texte lacunaire, nous avons une occasion privilégiée pour que quelque chose du style du lecteur puisse réverbérer. Il y a une observation précieuse de Schopenhauer dans son Sur la lecture et les livres, où il dit à peu près ceci : “quand nous lisons, une autre personne pense pour nous : nous répétons simplement son processus mental, de la même façon qu’un enfant en apprenant à écrire refait avec sa plume les traits que son professeur avait faits au crayon”. Il y aurait, selon lui, une opposition d’exclusion mutuelle entre la lecture excessive et la capacité de penser par soi-même. Il manifeste un mépris encore plus grand pour les phrases coupées, pour les “propositions subordonnées entremêlées les unes aux autres et farcies, comme des oies avec des pommes, avec ces phrases qu’une personne ne peut pas affronter sans avant consulter la pendule”. Et il continue, “ça va contre tout bon sens de faire se croiser une pensée avec une autre, comme quand on fait une croix de bois”.[17] Mais ce n’est pas exactement cela que fait le style de l’inconscient, faire se croiser une pensée avec une autre ? Cela parce que les pensées écrites “ne sont rien d’autres qu’un vestige laissé sur le sable par un passant : on voit bien le chemin qu’il a pris, mais pour savoir ce qu’il a vu sur le chemin, il faut faire usage de ses propres yeux”.[18] “Y mettre du sien”, c’est une manière de prévenir cette perte de la capacité de penser, c’est une invitation au lecteur pour qu’il se serve de ses propres yeux pour voir l’objet, pour qu’il marche sur ses propres pieds, sans se contenter des vestiges laissés sur le sable par le passant. Dans un débat aux Etats-Unis, auquel Quine et Jacobson ont participé, Lacan affirme : “Nous croyons penser avec notre cerveau. Moi, je pense avec mes pieds”.[19] En fin des comptes, “la vérité simplement apprise reste collée en nous comme un membre artificiel, une dent postiche, un nez de cire, ou au maximum comme une greffe, une chirurgie plastique de nez faite avec la chair des autres”.[20] Cette invitation m’a permis de fréquenter la philosophie pendant 20 ans, l’enseignant à Ouro Preto, avant de m’en éloigner. Ce détour m’a fait retrouver Freud avec et quelquefois contre Lacan. Ça a été un long détour qui m’a permis de lire en mon propre nom.

Gilson Iannini est psychanalyste et professeur universitaire. Il enseigne à l’Universidade Federal de Ouro Preto. Gilson est l’auteur de : Estilo e Verdade em Jacques Lacan (Belo Horizonte, Ed. Autêntica, 2012) et l’éditeur des Œuvres incomplètes de S. Freud (Ed. Autêntica).

 

 

Ram Mandil

Comment évaluer l’impact des Écrits, de Lacan, au moment de leur parution sans se limiter à un regard historique qui risque de naturaliser leur publication dans le contexte de l’époque ? Comment évaluer cet impact sans les réduire à l’expression d’un moment de la culture occidentale et sans perdre de vue les effets qu’ils continuent à produire sur le discours et la pratique analytique ? Certes, les Écrits ont été publiés dans le contexte de la Guerre froide, au moment où la Révolution culturelle en Chine est déclenchée, l’année même où les Etats Unis s’engagent d’une manière plus directe dans la Guerre du Vietnam; quand les salles de cinéma exhibaient Blow Up, d’Antonioni, ou encore un suspens de Hitchcock (Rideau déchiré), ou même Fahrenheit 451, de Truffaut, et Masculin féminin, de Godard, entre autres; ou encore quand les radios jouaient Strangers in the Night, de Sinatra, et on pouvait entendre la guitare électrique de Bob Dylan remplaçant sa guitare folk, ayant comme toile de fond la bande son emblématique de Sounds of Silence, de Simon & Garfunkell, en plus des derniers albums des Beatles et des Rolling Stones. Si on concentre notre attention sur les dernières publications littéraires de cette année-là, les Écrits côtoyaient dans les librairies Les mots et les choses, de Michel Foucault, les Problèmes de linguistique générale, de Benveniste, en plus des œuvres d’Althusser, Pour Marx et Lire le Capital, et de Roland Barthes, Critique et Vérité. Il faut ajouter que, cette année-là, le contexte intellectuel français était marqué par les tensions qui avaient trait à la philosophie de Sartre (Lacan dira à cette époque : “Toute la philosophie de Sartre veut que le sujet et la conscience soient liés de manière indissoluble. Or, avec Freud, ce lien a été rompu”).[21]

Ces évocations peuvent dessiner un tableau culturel du contexte de la publication des Écrits, mais nous pouvons dire que leur vrai impact dépasse la limite chronologique. Une démonstration de leur actualité peut être recueillie à travers une affirmation de Lacan lors de la publication de son livre :

Il faut [...] dire que la psychanalyse, dans son essence, ne se réalise que dans la transmission du psychanalyste au psychanalysé aux fins de psychanalyse. [...] Ou bien la psychanalyse se transmettra, dans sa fidélité ombrageuse à Freud, ou bien elle se réduira à l’action de psychothérapeutes qui, dans l’ensemble de la thérapeutique psychiatrique, n’auront pas plus d’importance que des maîtres-nageurs un peu supérieurs.[22]

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Sur la quatrième de couverture des Écrits il y a la déclaration de filiation prise en compte par le livre dans le grand “débat des lumières”, celui avec lequel, à sa façon, Freud s’est engagé à partir de sa découverte. Encore sur le dos du livre il y a une énumération de quelques obstacles à la psychanalyse, soit sous forme de “préjugés”, ou bien de “fausses évidences”, soit sous forme de ce qui y passe pour objet et fleurit de l’obscurantisme”, une prédiction des offres de la société de consommation légitimées par le discours de la science? Nous pouvons ajouter d’autres aspects du “croissant obscurantisme”, devenus aujourd’hui plus évidents, comme ceux qui cherchent à promouvoir une universalisation des formes de jouissance sur la trace d’un délire de la normalité, ou des discours qui contribuent à faire propager l’ “empire des semblants” et les ravages qui en résultent causés par le retour du réel dans ses formes les plus inusitées. En revanche, nous pouvons dire que l’obscurantisme contemporain émerge souvent des exigences d’une transparence absolue dans les actions humaines, de la création d’un monde où tout soit explicité et tous les vides soient remplis. Curieuse forme d’obscurantisme qui revendique à elle-même les lumières à partir de la méconnaissance du fait que la dimension du réel se manifeste justement par une “jouissance opaque” qui résiste au sens.

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Nous savons que, pour lire Lacan, il n’y a pas de méthode. Peut-être vaut-il mieux dire que chaque lecteur, à son insu, cherche à aborder l’œuvre à partir de son symptôme, se connectant ici et là avec quelques-uns de ses textes, avec un paragraphe ou avec une phrase qui fait résonner une note spéciale au milieu de la densité des écrits. Je pense que ce livre exige une attitude de lecture qui interroge nos habitudes de lecteurs. Non pas une lecture de suspens, mais plutôt de coupure et de suspension ; quand nous attendons qu’une phrase soit conclue d’une manière harmonieuse, voici que l’emporte un ton dissonant, énigmatique, suspendant l’effet rétroactif du sens de la phrase. Bien que les Écrits soient adressés aux psychanalystes, j’ai toujours eu l’impression que ce qui y résonne, c’est l’énonciation analysante face aux embarras avec le réel. A l’égard de l’effet initial d’incompréhension, quelque chose se transmet, même si on ne sait pas dire exactement ce que c’est. Aujourd’hui, il me semble que ce qui se transmet, c’est quelque chose de l’ordre du désir de Lacan en tant qu’interprétation du désir de Freud, devant lequel le lecteur se voit interrogé dans son propre désir. Un autre aspect qui a toujours attiré mon attention dans ce livre : je crois que la lecture que nous pouvons en faire dépend du point où nous en sommes dans notre parcours d’analysant, spécialement dans notre relation avec le fantasme, sur lequel nous nous appuyons pour établir une relation empathique avec l’œuvre. Et c’est justement pour provoquer une subversion du pathos que les Écrits nous mobilisent pour que l’on retrouve un autre régime de lecture. Par contre, il s’agit aussi d’un livre qui nous convoque à partir de notre formation en tant que psychanalystes, sans jamais laisser de signaler que cette place dérive des destins de notre désir à partir de notre expérience d’analyse. Enfin, je peux affirmer que ça m’aurait été impossible de lire les Écrits sans l’orientation mise en œuvre par Jacques-Alain Miller qui nous invite à les retirer de la position de magister dixit pour les convertir en une chose vivante, sans quoi il serait fatalement encore un livre de plus en repos dans notre bibliothèque. La vivacité de ce livre se vérifie également, pour moi, par sa condition d’objet qui se trouve à tout moment quelque part sur les bureaux et les étagères, ou inévitablement dans les sacs à dos. Ce n’est pas sans une pointe de contentement que je le vois usé par sa manipulation continue.

Ram Mandil est psychanalyste à Belo Horizonte (Brésil). Il est AME et AE (novembre 2012-2015) de l’EBP-AMP ; il est Docteur en Lettres par l’UFMG et auteur du livre : Os efeitos da letra. Lacan leitor de Joyce (Ed. Contra Capa /UFMG, 2003).

 

Laure Naveau

Alors que l’ouvrage faisait partie de la bibliothèque familiale dès sa parution, j’ai ouvert pour la première fois les Écrits au cours de ma première année de fac de psycho, en 1973-1974. Je n’avais pas 20 ans. Quelques jeunes enseignants de Censier de l’époque étaient “lacaniens”. L’un d’entre eux m’avait demandé de me charger de présenter le texte Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je. J’avais accepté.

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Aujourd’hui, je donne à la fac de Tours, mais en dehors du cursus universitaire, car cette fac est orientée par les TCC, un séminaire fermé sur le cours de J.-A. Miller “Choses de finesse en psychanalyse”. Après une année de séminaire, j’ai proposé aux participants de lire, durant leur été 2016, le grand texte de Lacan intitulé Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, afin de préparer quelques contributions.

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“Y mettre du sien”, oui. Je compte ainsi introduire une dialectique studieuse entre les “Choses de finesse” et le Discours de Rome durant un ou deux séminaires dit “des 7 séances”. Je sais qu’il va me falloir, encore, y mettre du mien pour faire passer le message aux fidèles participants à ce séminaire, qui n’attendaient, semble-t-il, que d’être éclairés sur Lacan, et sur J.-A. Miller, son passeur.

Laure Naveau est psychanalyste à Paris. Elle est AME de l’ECF et de la NLS.

 

Pierre Naveau

En 1966, je n’avais pas encore vingt ans. J’ai acheté les Écrits en 1972. Lacan faisait alors son Séminaire Encore. Je venais l’écouter, j’étais là. C’est à ce moment-là, soit six ans après leur parution, que j’ai lu les Écrits – avec difficulté, bien sûr, mais non sans une certaine passion.

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Les Écrits sont d’une grande actualité. Je ne cesse pas, dans mes travaux divers, de m’y référer. Car c’est un Lacan que je n’oublie pas, qu’il ne faut pas oublier. En ce moment, préparant un enseignement sur les psychoses, je relis L’agressivité en psychanalyse et Propos sur la causalité psychique, des textes de 1948 et 1946.

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C’est vrai. Pour lire les Écrits, il faut y mettre du sien, c’est-à-dire lire en n’hésitant pas à affronter les difficultés, en étant attentif aux détails et en faisant l’effort de se reporter aux références dont Lacan fait usage dans ses différents textes. C’est Jacques-Alain Miller qui, dans son séminaire de DEA et de doctorat, m’a appris (ainsi qu’aux autres participants) à lire Lacan et, il faut bien le dire, à lire tout court. J’ai eu cette chance.

Pierre Naveau est psychanalyste à Paris. Il est AME de l’ECF et de la NLS. Pierre Naveau est l’auteur de Ce qui de la rencontre s’écrit (Éd. Michèle, 2014).

 

 

Jeferson Machado Pinto

Je n’ai eu accès aux Écrits qu’au début des années 1980, après un doctorat en Sciences (Psychologie Expérimentale) à l’Université de São Paulo. Je n’avais jamais entendu parler de Lacan, ni pendant mes études universitaires en psychologie ni après. Ma seule préoccupation pendant cette période de formation académique était de comprendre le statut de la psychologie en tant que science. Ce que les élèves pouvaient à l’époque percevoir le mieux de la psychanalyse, c’était le psychodynamisme d’Henri Ey et quelques vagues références à Mélanie Klein et à quelques psychologues de l’Ego Psychologie qui, comme leur propre nom le montre, réduisaient la psychanalyse à une théorie psychologique. Tout de suite après le début de mon analyse, j’ai commencé à étudier l’œuvre de Freud et à me poser des questions sur les effets de la parole sous transfert, soit celle dite par l’analysant ou par l’analyste. Influencé par des collègues proches qui se dédiaient à l’étude du langage, je me suis consacré à des travaux sur les effets pragmatiques du langage, spécialement sur les actes de parole. (Bertalanffy, Bateson, Searle, Austin). Néanmoins, je trouvais que cet encadrement théorique était pauvre pour éclairer, à ce moment-là, le statut épistémologique de la psychanalyse. J’ai eu recours alors aux freudo-marxistes liés à l’École de Francfort et leur analyse matérialiste des conditions sociales de la production de la subjectivité et des fractures dans l’usage du langage. C’est alors que j’ai eu accès au célèbre Discours de Rome et au texte du Colloque de Bonneval Position de l’inconscient. Depuis lors, il ne m’a plus été possible de m’éloigner de l’œuvre de Lacan et l’accent mis sur la logique du langage. Ce n’est qu’à partir de là que j’ai pu percevoir la portée des Écrits, spécialement quand Lacan réintroduit la force de la pensée freudienne dans les champs épistémologique, éthique et culturel. La psychanalyse est devenue un discours fort dans le mouvement que l’on a convenu de qualifier de “Linguistic turn”. Les Écrits ont réussi à restaurer la place de Freud au niveau d’événement de façon à interroger la philosophie, à dialoguer avec l’anthropologie, la linguistique, la littérature, la médecine (spécialement avec la psychiatrie), avec les Arts et pourquoi pas, avec les Sciences. Les Écrits ont fomenté les débats sur la scientificité de la psychanalyse, sa rigueur et sa rationalité théorique et clinique. Ils ont aussi démontré minutieusement l’affirmation selon laquelle le structuralisme, au contraire de l’idée scientificiste de son programme qui voulait amener la forclusion du sujet aux dites sciences humaines, était une formulation importante non pas pour y adhérer aveuglement, mais pour révéler le sujet avec lequel le psychanalyste avait affaire. A partir de là, la relecture lacanienne et sa démonstration de l’insuffisance du modèle œdipien adopté par Freud ont créé de nouvelles perspectives cliniques avec la problématisation des relations entre les représentations et les pulsions, entre le symbolique et le corps, le signifiant et la jouissance. Tous les efforts de Lacan se sont concentrés sur l’élucidation des impasses inhérentes à ces relations, sur la création d’un langage qui visait à diminuer la distance entre ces opérateurs fondamentaux de la psychanalyse. La psychanalyse est revenue ainsi sur le devant de la scène des grands débats de la seconde moitié du XXe siècle.

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J’ai l’impression aujourd’hui que les dernières trouvailles du parcours de Lacan étaient déjà semées dans les Écrits et évidemment dans ses premiers Séminaires qui doivent être encore creusés pour produire d’avantage de préciosités. Je serai synthétique et peut-être simpliste parce que cette question implique une infinité de réponses. Prenons l’exemple de la démonstration lacanienne selon laquelle l’énonciation sera toujours un excès para rapport à l’énoncé, qu’en aucun discours elle ne sera jamais réduite à l’énoncé. Lorsque Shoshana Felman, dans son livre Le scandale du corps parlant (Ed. Seuil, 1980), discute les thèses d’Austin, elle affirme que “l’excès référentiel de l’énonciation sera donc, par rapport au système du sens, un type de reste énergétique”. Le référent du langage se trouve dans l’usage même du langage, mais il n’y a pas de symétrie entre le sens et le référent. L’excès de l’énonciation concernant l’énoncé place le référent comme le réel qui fait trait sur le sens, c’est-à-dire, dans la jouissance du corps qui parle. Comme le souligne Lacan dans L’étourdit, le défi de la psychanalyse est de diminuer la distance entre l’énonciation et l’énoncé, permettant ainsi que le réel du symptôme et pas le dévoilement du sens, oriente la direction de la cure. Bien que les Écrits mettent en évidence la logique du langage, ils soutiennent la rigueur freudienne qui pense un sujet à partir du facteur libidinal. Il n’est pas possible de concevoir la forme des liens sociaux contemporains sans considérer la libido comme facteur inhérent à l’usage du langage. L’usage du corps montre la façon dont le réel émerge comme référent pour les actes de langage.

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L’œuvre de Lacan, se concentrant sur la logique du langage, révèle sa façon de traiter les impasses dans l’usage du langage et démontre le manque d’adéquation entre cet usage et le référent extérieur, le réel qui valide les affirmations comme vraies ou fausses. Lacan souligne l’hétéronomie entre le référent et les actes de langage et place la jouissance comme le point de décision de l’acte et comme “cause” du signifiant. Le style lacanien de transmission de cette appréhension impossible de la jouissance par le langage ne comporte pas, par conséquent, l’usage d’un langage descriptif adéquat entre un concept et l’objet. Si le corps est affecté par le signifiant, il revient à chaque lecteur de se laisser affecter et de créer ses chaînes associatives et sa façon particulière d’appréhender l’idée à être transmise. C’est une invitation à un travail de construction permanent et pour cela même, les Écrits, ainsi que les œuvres de Freud, n’ont pas été dépassés.

Jeferson Machado Pinto est psychanalyste à Belo Horizonte (Brésil). Il est docteur en Sciences (Psychologie Expérimentale) par l’Universidade de São Paulo (1981) et post-docteur par le GPC de l’IEANSP. Actuellement il est Professeur associé du Département de Psychologie de l’Universidade Federal de Minas Gerais / UFMG (Belo Horizonte).

 

Jean-Michel Rey

La publication des Écrits de Jacques Lacan a été un événement marquant pour plusieurs raisons. Cela intervient d’abord dans un contexte particulièrement riche d’un point de vue théorique en France, comme on le sait. Il s’agit aussi du rassemblement de textes dispersés dont bon nombre sont alors quasiment introuvables, devenus presque légendaires. Cela constitue quelque chose comme une somme qui en quelque sorte oblige à aller y regarder de près : ce qui vaut à ce moment-là autant pour les psychanalystes que pour les philosophes ou pour un public cultivé. On y découvre la diversité du propos et des objets traités par l’auteur ; on y perçoit un style de pensée qui intrigue et a parfois pour effet d’irriter certains lecteurs. Ce qui me semble le plus significatif et le plus intéressant est ceci : on voit une démarche rigoureuse qui s’affronte au texte de Freud dans l’original, en montre les difficultés et les richesses, réfléchit à sa traduction, s’interroge sur les usages qu’on en fait ici et là ; une démarche érudite qui ne craint pas de s’appuyer sur la tragédie grecque ou sur certains auteurs (Valéry, Claudel et d’autres) et qui mise sur la fécondité de certaines recherches contemporaines : Lévi-Strauss, Jacobson notamment − ou certaines formes de logique. Une belle érudition qui se double d’une réflexion de grande tenue : ce qui est véritablement nouveau dans le domaine de la psychanalyse ; outre le fait que le personnage fascine et qu’on commence, dans certains milieux, à s’intéresser au Séminaire que tient Lacan depuis déjà quelques années. Cela devient rapidement un objet polémique entraînant des discussions à perte de vue dans le champ de la psychanalyse aussi bien qu’en dehors. Ce que certains commencent à saisir et à retenir dans ces Écrits, ce sont des formules toutes faites, c’est un usage sans précision des catégories du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire ou de l’“objet a”. On voit se constituer rapidement une forme de dogmatique qui reprend les formules du Maître sans grande précaution, quand ce ne sont pas ses tics. Étrange mimétique qui se fait jour avec une rapidité déconcertante. Cela a joué un rôle incontestable dans la transmission de cette œuvre, un rôle évidemment négatif qui n’a fait que croître avec le temps. C’est sans doute un trait de l’époque ; mais dans le cas de Lacan, cela prend une ampleur considérable et produit une “littérature” psychanalytique qui a souvent le défaut de l’obscurité ou de la redondance. On est en droit de se demander si, dès les Écrits, il n’y a pas (dans le texte ?) quelque chose comme un désir de faire école et si cela ne risque pas de troubler la lecture, de l’orienter sur un mode univoque. Le lacanisme a vraisemblablement nui à l’approche de cette œuvre imposante ; et ce assez rapidement : autant dire que le processus s’est amplifié considérablement avec le temps. On ne peut plus lire Lacan aujourd’hui comme nous le faisions en 1966 ; “nous” désignant ici les étudiants en philosophie − “notre jeunesse” en un mot − et les psychanalystes de différents bords qui, dans ces années, sont allés, de bon gré ou non, lire cet ensemble disparate des Écrits pour en reprendre tel ou tel trait. Une des choses difficiles à saisir est cette disparité même qui est peut-être − j’en fais l’hypothèse − un écho de la diversité qu’on trouve en effet dans l’œuvre de Freud lui-même. C’est sans doute en raison d’une forme de fidélité que bon nombre de lecteurs de Lacan ont tenu à unifier sa démarche de manière quelque peu arbitraire, à arrondir les angles, à la peaufiner; ce qui a contribué à lui donner une certaine rigidité et même, dans certains cas, à la rendre quasiment incompréhensible. Il y a là une histoire difficile à écrire, sans doute typiquement française ; une histoire qui, on le sait, depuis cette date de 1966, s’est en partie mondialisée − votre enquête le montre. Cette mondialisation pose à son tour bien des questions, même si elle trouve sa source ou son impulsion dans ces Écrits désormais fameux. Le titre même du livre à lui seul appellerait une réflexion dans cette direction. De même qu’on pourrait − qu’on devrait effectivement − s’interroger sur ce que peut signifier aujourd’hui le fait, pour un psychanalyste, de se proclamer ou de se présenter comme “lacanien”. La chose ne va pas de soi, c’est le moins que l’on puisse dire, même si elle est devenue très courante; la chose ne peut plus aller de soi dès qu’on regarde de près les Écrits, dès qu’on prend en considération cette dimension cruciale qu’est un nom propre qui devient, du vivant de son porteur, le nom d’une discipline et qui suscite des disciples d’une fidélité à toute épreuve, pour bon nombre d’entre eux en tout cas. Nous sommes un certain nombre à avoir vu cela se former et devenir − contre toute attente ? − une sorte d’institution en rivalité avec l’Université, tenant parfois même à lui donner des leçons ou à la déclarer obsolète. Nous ne pouvons pas l’oublier ; d’ailleurs la mondialisation des Écrits est là pour nous le rappeler tous les jours. L’événement de 1966 a subi une mutation conséquente en un demi-siècle. Aujourd’hui nous avons affaire non seulement à un texte traduit dans bien des langues, mais aussi à cette Institution mondiale que j’évoque, et, plus encore, à un nom propre devenu un adjectif qui sert parfois à qualifier − ou même, dans d’autres cas, à disqualifier. Un signe de reconnaissance à l’échelle du monde ? Un Schibboleth pour la planète ? Nous ne savions pas en 1966 que ce que nous lisions sous ce nom de Lacan allait atteindre à cette renommée, allait voyager sur ce mode et occuper une place de cette nature. Autant dire que c’est là un ensemble qui est pour nous, pour moi, difficile à relire, énigmatique. Que faire des textes qui font histoire aussi rapidement ? Comment les traiter ? Une réponse trop rapide à ces questions dirait ceci : il faut trouver les moyens de leur faire perdre leur homogénéité, de leur ôter leur cohérence supposée ; les regarder comme Nietzsche a su regarder certains textes canoniques dans lesquels il s’est formé − avec distance, avec ironie et en utilisant les moyens que donne ce qu’il appelle la généalogie.

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Une actualité moindre à mon sens, en raison de ce que je dis dans la réponse précédente de la “réception” de Lacan. (Ma réponse est à l’évidence une manière d’esquiver le propos. Mais c’est aussi une façon trop rapide d’indiquer qu’il faudrait sur ce motif de longs développements).

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Il me semble impossible de séparer la lecture de Lacan de celle de Freud d’une part, et, de l’autre, il faut se frayer une voie dans l’ensemble de l’œuvre, choisir les textes. Certains ont une moindre consistance par rapport à d’autres plus élaborés, se prêtant moins à la dogmatique − pour le dire vite. A mon sens, les textes des premières années sont les plus stimulants. Il convient d’aller également lire les séminaires de ces premières années − souvent plus précis que les articles et prenant le temps des détours. Une lecture chronologique m’apparaît nécessaire, pour partie au moins. De même que, comme pour toute œuvre, il faut savoir, dès qu’on commence à s’en approcher, ce qu’on y cherche, ce qu’on en attend, ce qu’on y investit, ce qu’on en espère − et ainsi de suite. C’est bien entendu toujours un sujet qui lit et qui ne peut manquer, le sachant ou non, de lire en misant sur son inconscient.

Jean-Michel Rey a enseigné la philosophie et l’esthétique à l’Université de Paris VIII. Professeur émérite depuis 2008. Directeur de programme au Collège International de Philosophie de 1992 à 1998. Nombreux articles en France et à l’étranger. Une vingtaine de livres sur Nietzsche, Freud, Kafka, Valéry, Péguy, Artaud. Il a republié Philosophie de l’Histoire de France d’Edgar Quinet avec une Postface (Payot, 2009). Publications récentes aux éditions de L’Olivier : Paul ou les ambiguïtés (2008), L’Oubli dans les temps troublés (2010) ; une trilogie intitulée Histoires d’escrocs : t. I, La vengeance par le crédit ou Monte-Cristo (2013), t. II, La Banqueroute en famille ou les Buddenbrook (2014), t. III, L’Escroquerie de l’homme par l’homme ou The Confidence-Man (2014). Cette trilogie fait suite à trois livres : La Part de l’autre (P.U.F., 1998), Le Temps du crédit (2002) et Les Promesses de l’œuvre (2003) publiés chez Desclée de Brouwer.

 

 

 

Marcus André Vieira

Je sais ce que tout le monde sait. Ça a été un phénomène éditorial, trois cent mille copies vendues en peu de temps. En plus, c’était un vrai pavé ! D’autres temps, un autre monde, celui de la culture parisienne en pleine effervescence des années soixante pré-68. Lacan était déjà connu au-delà de son milieu. Même si on entendait parler beaucoup de lui, il était quand même peu ou presque jamais lu. Il a pu alors être étudié, commenté et d’une certaine façon, découvert. Comment comprendre ce phénomène ? C’est la question que Lacan lui-même se pose dans ses Séminaires et ses écrits ultérieurs. Il a même nommé l’une de ses conférences Le Phénomène lacanien. On a déjà beaucoup écrit et réfléchi sur ce phénomène, presque tout s’est transformé en savoir universitaire et pas mal de gens, y compris moi, essayent de le comprendre dans les universités, pour le meilleur et pour le pire. Mais il est dangereux d’essayer de rendre compte de ce phénomène qui nous donne un support encore aujourd’hui. Ce serait faire de Lacan et de son enseignement un classique, ce qui selon J.-A. Miller se définit comme ce qui est enseigné dans les classes, ce qui est un peu mortifiant. Il est important de souligner le rapport entre l’enseignement de Lacan véhiculé oralement, celui des Séminaires, et l’enseignement des Écrits. Il faut tout d’abord rappeler que les Écrits n’étaient ni des résumés, ni des compilations des Séminaires et pas non plus un ensemble d’articles éparpillés. Il s’agissait d’un vrai livre, fruit des talents éditoriaux de François Wahl et de Miller basé sur les décisions de Lacan. Sa structure a été pensée, plusieurs index y ont été ajoutés, y compris une table commentée de représentations graphiques. Le résultat est une vraie plongée dans l’enseignement de Lacan par le biais de ses textes. L’édition brésilienne de 1998 a reproduit cette structure de la manière la plus fidèle possible et le désir décidé d’Angelina Harari y est pour beaucoup. Le fait de pouvoir y trouver la page correspondante à l’édition française fait de cette édition la première à offrir au lecteur de bonnes traductions et une bonne révision des Écrits, respectant en même temps la structure de l’original tout en y renvoyant, ce que je trouve essentiel en s’agissant de Lacan. Jusqu’à aujourd’hui je lis les deux versions parallèlement, l’original en français et la traduction en portugais.

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C’est pour cela que j’ai dit “plongée”. La manière d’écrire de Lacan, tout comme la structure des Écrits, sont faits pour, comme il l’affirme, “ne pas laisser au lecteur d’autre sortie que son entrée”.[23] Des lectures préparatoires ou ‘panoramiques’ sont presque impossibles. De chaque phrase ou paragraphe, il faut extraire, par un effort personnel, le savoir qui convient. Si rien ne convient, rien n’en sera extrait. La manière dont j’ai lu cette œuvre, comme probablement l’ont fait bien d’autres, a été la plus pauvre, celle de l’‘étudiant-élève’, parcourant les textes principaux que l’on devait lire pour devenir un bon lacanien. Je lisais, je soulignais, je notais en marge et à la fin je pouvais presque m’entendre dire “ça y est, j’ai fini”. Bien sûr que cela a de la valeur, de prendre contact avec les termes, par exemple, mais quand je revois mes annotations faites de mes premières lectures, je suis toujours surpris de ne pas avoir la moindre idée de ce qu’elles signifient. Si la psychanalyse n’est pas ‘panoramique’, pourquoi un texte de psychanalyse le serait-il ? A chaque séance d’analyse nous nous trouvons en présence de quelqu’un et de son univers propre, tout est là “en même temps et maintenant”, même si l’analysant essaye de nous présenter une parole plus ou moins articulée. Pour cette raison, Lacan n’a pas peur de farcir son texte de notions variées et pas toujours articulées, ou de réunir le plus simple et le plus complexe dans une seule phrase. Cela vaut aussi bien pour les Écrits que pour les Séminaires, car l’opposition oral/écrit chez Lacan est relative. Voilà le point que je voudrais souligner : l’oral et l’écrit dans le texte de Lacan se croisent, se mélangent, tout comme dans une analyse. Un rêve, par exemple, peut être perçu comme un embrouillamini, une pelote de langage qui cerne un réel. Ramenée à la séance, la parole associative se répand à partir de ce réel et le trempe dans l’oral. Ensuite vient l’interprétation qui, freudienne, ne fait que décanter, à partir de cette opération, un fragment d’écrit appelé par Freud “contenu latent”. Il n’y était pas avant, c’est une reconstitution, mais il s’agit quand même d’une extraction de quelque chose qui, d’une certaine manière, était déjà là, car c’est le tracé de la structure qui règne dans la parole analysante. Dans son dernier livre, Jo Attié démontre cela magnifiquement. C’est comme ça que je comprends la manière d’écrire de Lacan : il essaye de reproduire aussi bien la parole que la structure de l’écrit que l’on peut extraire de cette parole pour que chacun y retrouve son propre texte. Il y a quelque chose d’analogue dans les Séminaires puisqu’ils sont basés sur des phrases préalablement construites, écrites, avec soin : les célères aphorismes lacaniens. De toute façon, le fondamental a été de pouvoir plonger dans le texte, tout en respectant son unité, et pour cela même, de sauter des passages, de faire des allers-retours jusqu’à ce que je retrouve ce qui me convenait.

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Je n’opposerais pas lumière et obscurantisme comme clé de lecture de notre époque. D’ailleurs, toute clé de lecture serait bien fragile. Nos jours seront toujours un peu obscurs pour nous qui les vivons, comme le souligne Agamben dans son texte sur le contemporain. En tant qu’analystes, nous avons encore plus de difficultés que les sociologues et les anthropologues qui font de ces descriptions et analyses leur métier. En plus, ce ne sont pas les lumières du XIXe et du XXe siècles qui pourraient nous éclairer. Il est bien vrai qu’en plusieurs sens nous sommes aujourd’hui beaucoup plus pauvres et stupides que, par exemple, dans les années soixante, même si nous sommes noyés dans les informations et les connaissances. Mais je reprendrai votre question paraphrasant Lacan : les savoirs dont se sert une analyse pour avancer, conviennent-ils encore ? Je veux dire par là qu’il faudrait que la culture soit ouverte à quelques éléments essentiels à une analyse, comme par exemple, l’intimité et le silence. En même temps, le psychanalyste doit être présent dans les villes pour faire valoir dans la culture ce qui est essentiel à son métier, en dehors de la valeur du silence, le respect des pouvoirs de la parole, par exemple. Mais, il faut poser la question : Pourquoi donc Lacan situe-t-il ses Écrits sous l’égide du débat des Lumières ? Je crois qu’en plus d’une provocation, puisqu’on lui disait tout le temps que ses textes étaient obscurs, il avait besoin de démontrer qu’il y a de la clarté dans la psychanalyse, même si elle a affaire avec l’obscur en nous, mais une clarté propre, spécifique. La psychanalyse n’a pas besoin d’être comme son objet, essentiellement subjectif, confus et glissant. Mais si, en même temps, l’idéal de clarté et de transparence brille trop, nous sommes aveuglés et ne voyons rien, car son objet ne vit qu’à l’ombre de l’ego. La psychanalyse a besoin de démonstration, de rigueur et de consistance, et pas nécessairement de clarté, et c’est tout ce qui abonde dans les textes de Lacan, à condition que nous laissions de côté le refrain “qui pense clair, parle clair”, car dans notre milieu, celui qui trouve qu’il ne pense que s’il ne pense clair, c’est qu’il est perdu. Ce qui a été important pour moi dans les Écrits, ce sont, d’un côté, les passages qui m’ont enchanté et d’un autre, ceux dont j’ai pu me servir. Ceux qui m’ont enchanté étaient ceux qui résonnaient, qui restaient et qui restent encore dans l’air, disant plus que le savoir que j’ai pu extraire d’eux sur le moment. Par contre ceux dont j’ai pu me servir, c’étaient ceux qui m’ont orienté par rapport à un savoir nécessaire à ma pratique ou qui me donnaient des indications cliniques précises, par exemple, la différence entre tactique, technique et politique dans La direction de la cure et les principes de son pouvoir.[24] Souvent les passages qui m’enchantaient et qui m’orientaient étaient les mêmes. C’est ça le génie de Lacan. Non pas d’être poétique, bien qu’il puisse l’être quelquefois, mais par sa capacité de faire en sorte que l’on entende dans une phrase non seulement ce que l’on peut entendre, mais quelque chose de plus qui va être entendu petit à petit et de manières différentes au fil du temps, sans jamais perdre sa valeur agalmatique de porter en soi une zone d’ombre. N’est-ce pas à ce type de savoir que se réfère Miller quand il baptise l’un de ses cours Illuminations profanes ?

Marcus André Vieira est psychanalyste de l’EBP-AMP. Il est AME et AE (novembre 2012) de l’EBP. Parmi ses publications nous soulignons : Paixão (Zahar, 2012) ; Restos. Uma introdução lacaniana ao objeto da psicanálise (Ed. Contra Capa, 2008), Mães / avec Romildo do Rêgo Barros (Ed. Subversos, 2015).

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Notes

[1] LACAN, (1965) 1998, p. 889.

[2] LACAN, (1957-1958) 1998, p. 558.

[3] LACAN, (1971) 2001, p. 12.

[4] LACAN, (1970) 2001, p. 393.

[5] LACAN, (1972-1973) 1975, p. 29.

[6] BRIOLE, 2011.

[7] LACAN, (1970) 2001, p. 402.

[8] LACAN, (1953), 1998, p. 322.

[9] LACAN, (1971) 2001, p. 229.

[10] MILLER, 2003, “Quatrième de couverture” de Autres écrits.

[11] LACAN, (1958) 1966.

[12] LACAN, (1957-1958) 1966.

[13] LACAN, (1958) 1966.

[14] LACAN, (1958) 1966, p. 587.

[15] LACAN, (1958) 1966, p. 587.

[16] DANTO, 2005, p. 250.

[17] SCHOPENHAUER, 2006, p. 119.

[18] SCHOPENHAUER, 2006, p. 129.

[19] LACAN, (1975) 1976, p. 60.

[20] SCHOPENHAUER, 2006, p. 43.

[21] Entretien avec Gilles Lapouge. Le Figaro Littéraire, n. 1080, 29 déc. 1966, p. 4.

[22] Entretien avec Gilles Lapouge. Le Figaro Littéraire, n. 1080, 29 déc. 1966, p. 4.

[23] LACAN, (1957) 1966, p. 493.

[24] LACAN, (1958) 1998. p. 591-652.

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Références

BRIOLE, G. Le jeune Lacan tel qu’en lui-même. In: ______. Lacan au miroir des sorcières. La Cause freudienne, Paris: Navarin, n. 79, 2011, p. 100-105.

DANTO, A. A transfiguração do lugar comum. São Paulo: Cosac Naify, 2005.

LACAN, J. Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines (1975). Scilicet, Paris: Seuil, n. 6/7, 1976.

LACAN, J. Le Séminaire, Livre XX, Encore (1972-1973). Paris: Seuil, 1975.

LACAN, J. Préface à une thèse (1970). Préface à l’ ouvrage d’Anika Rifflet-Lemaire paru à Bruxelles en 1970. In: ______. Autres Écrits. Paris: Seuil, 2001. p. 393.

LACAN, J. Acte de fondation (1971) . In: ______. Autres écrits. Paris: Seuil, 2001.

LACAN, J. D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose (1957-1958). In: ______. Écrits. Paris: Seuil, 1966.

LACAN, J. De uma questão preliminar a todo tratamento possível da psicose (1957-1958). In: ______. Escritos. Tradução de Vera Ribeiro. Revisão técnica de Antonio Quinet e Angelina Harari. Preparação de texto de André Telles. Rio de Janeiro: Zahar, 1998. p. 537-590. (Campo Freudiano no Brasil).

LACAN, J. L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud (1957). In: ______. Écrits. Paris: Seuil, 1966, p. 493.

LACAN, J. La direction de la cure et les principes de son pouvoir (1958). In: ______. Écrits. Paris: Seuil, 1966.

LACAN, J. Lituraterre (1971). In: ______. Autres Écrits. Paris: Seuil, 2001.

LACAN, J. Sartre contre Lacan: bataille absurde. Interview au Figaro Littéraire, du 29 déc. 1966 par Gilles LAPOUGE.

SCHOPENHAUER, A. A arte de escrever. Porto Alegre: L&PM, 2006.

 

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